| L'impardonnable mise en scène
d'Orphée
aux Enfers, de H. Wernicke à la Monnaie de Bruxelles, m'avait
pendant de longs mois écarté du chef d'œuvre d'Offenbach,
car je craignais les associations d'idées que l'écoute de
cette partition si diversifiée et en même temps si homogène
pourrait susciter chez moi.
La version présentée à Amsterdam par Joop Fransen
et la "Toneel en Opérette Vereeniging Thalia", présidée
par Nelly Portengen, m'a heureusement réappris le chemin de cet
opéra bouffe et rappelé que contrairement à ce que
semblent persister à penser certains aristarques, Orphée
avec sa musique et son livret d'origine, reste plus que jamais une œuvre
aisément accessible et qui plaît à tous les publics.
Pourquoi les mises en scène d'opéra actuelles sont-elles
conçues de façon à oblitérer le message des
musiciens et à en compliquer inutilement la compréhension,
tandis qu'on estime par contre tout de suite et trop vite, qu'une opérette
qui se situe dans les temps mythologiques est nécessairement incompréhensible
et ne peut donc amuser personne ?
C'est ce qu'a pensé H. Wernicke, qui a dû se dire qu'un
public actuel ne peut être intéressé que par un super-cocktail
d'obscénités et une panoplie complète de bruits physiologiques...
Et on redemande ce monsieur, cette fois pour démolir La Belle
Hélène ; il est vrai qu'il n'est pas seul à faire
ce genre de choses.
La Société Thalia a été fondée à
Amsterdam en 1915 et fêtera ses 85 ans d'existence en l'an 2000 avec
les Contes d'Hoffmann. D'illustres chanteurs d'opéra (telle
Christine Deutekom) et d'opérette viennoise (tel Anton de Ridder)
y ont chanté et depuis 1974, la direction musicale y est assurée
par Joop Fransen, qui se charge aussi de la régie depuis 1978. Sous
son impulsion, la préférence se porte désormais sur
Offenbach et Sullivan, dont il effectue avec Gerard Knoppers une traduction
(en néerlandais) des livrets aussi fidèle que dynamique.Cette
approche multidisciplinaire (direction artistique, régie et traduction)
donne une grande cohésion aux spectacles. Les membres de la société
sont tous diplômés dans la pratique vocale et l'orchestre
est composé de professionnels.
Joop Fransen a déjà produit un grand nombre d'ouvrages
d'Offenbach, avec un orchestre complet et dans une fidélité
totale aux partitions et aux livrets, couplée avec des concepts
de régie allègre mais réellement respectueuse des
intentions du compositeur. Citons notamment Les Bavards, Les Brigands,
Le Roi Carotte, La Fille du Tambour-major, L'Île de Tulipatan, La
Belle Hélène, La Périchole et Orphée aux Enfers.
Il espère monter Les Contes d'Hoffmann en 2000.
La version 1858 d'Orphée aux Enfers, la plus intimiste
des deux, avait été présentée à Paris
dans un théâtre qui venait à peine de se libérer
des limitations imposées par les autorités au point de vue
de la longueur des pièces et du nombre de participants dans les
représentations. J. Fransen a essayé ici d'utiliser au mieux
les grosses ressources humaines de sa société, tout en évitant
les mises en scène somptueuses (mais trop coûteuses pour une
troupe non subventionnée) telles que celle de 1874. Il a donc inséré
dans la version 1858 un maximum des morceaux ajoutés par Offenbach
en 1874, en privilégiant toutefois ceux qui mettent en jeu des masses
chorales.
Le résultat est une densité musicale beaucoup plus forte
que celle de 1858 et la possibilité d'entendre des morceaux peu
connus, sinon inconnus (même la version Plasson - si complète
relativement - n'a pas pu reprendre toute la musique !).
Le respect des balances entre les familles d'instruments, des balances
harmoniques, des tempi et de la distribution des rôles entre les
voix, donne une présentation exceptionnellement bonne, d'une grande
homogénéité, où se détachent sans doute,
côté féminin : Marjolein Latour (Eurydice), à
la voix partout égale et d'une incroyable agilité ; Nelly
Portengen, une Opinion publique avec une somptueuse voix de mezzo, surtout
dans le registre inférieur (on n'a pas jugé utile de la munir,
comme à Bruxelles, d'une brosse de W.C., ce qui est un symbole de
raffinement, comme chacun sait ; ni de l'habiller de papier journal ; puisqu'elle
est l'Opinion publique, elle est habillée comme quelqu'un de la
salle, d'où elle sort pour monter sur scène) ; Karin van
Arkel, une Diane jeune, élégante et mince, à la voix
séduisante et pleine de promesses ; Arwin Kluft, un Pluton d'aspect
maffieux, et dont l'air "tirade-de-Janin" est rendu à merveille
tant vocalement que dramatiquement ; Henk Hertogs, un Orphée très
vivant, très mobile et très expressif ; Joop Wesseling, un
Jupiter tout à fait adéquat, genre Louis XIV, avec haute
perruque et costume mythologique de l'opéra du XVIIIème siècle
(le public amstellodamois n'aurait pas compris des allusions à l’empereur
Napoléon III, qui n'est pas connu là-bas). Je fais grand
tort à la foule d'autres personnages bien typés que je ne
cite pas !
Les costumes sont ravissants, très en situation avec une pointe
d'originalité comique, sans charge, très attrayante.
Robert Pourvoyeur
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